Les modèles post-libéraux du pluralisme religieux

Rémi Chéno

Après une courte incursion dans la logique jaïna et son modèle du statut de l’énonciation dans un débat, Rémi Chéno poursuit ses recherches sur la possibilité d’une approche pluraliste des religions.

Dans son ouvrage célèbre, The Nature of Doctrine, 1984, George Lindbeck avait opposé le modèle culturo-linguistique, qu’on appelle désormais modèle post-libéral, au modèle cognitif propositionnel de la métaphysique classique et au modèle expérientiel expressif de la théologie libérale. À un premier examen, ces trois modèles renvoient respectivement à trois théories différentes de la vérité : la théorie pragmatique, la théorie réaliste de la correspondance et la théorie idéaliste de la cohérence. Mais ces associations ne fonctionnent que de façon approximative.

SalvationsDans son introduction remarquable à la théologie des religions, Introducting theologies of religions, 2002, Paul Knitter comptait quatre modèles distincts (et non plus trois) pour une théologie des religions : le modèle de remplacement (qui renvoie à l’approche exclusiviste classique), le modèle d’accomplissement (l’approche inclusiviste), le modèle de mutualisation (l’approche pluraliste) et le modèle d’accueil des différences, qui correspond à une nouvelle approche, que l’on pourrait appeler approche pluraliste post-libérale. Cette approche est pluraliste dans le sens où elle cherche à valider les différentes prétentions à la vérité de chacune des grandes religions, mais post-libérale, parce que, à la différence d’un pluralisme de John Hick ou de Paul Knitter, qui cherchent une unité entre elles (dans un noumène inaccessible, le Réel ultime, chez Hick, ou bien dans un engagement pour la justice et la paix chez Knitter), elle valorise leurs différences et refuse de les réduire à un commun fallacieux, au nom de l’incommensurabilité de leurs visions du monde.

Le pluralisme post-libéral inscrit ainsi deux ruptures : l’abandon d’une théorie réaliste de la vérité (l’adæquatio ad rem) et l’insistance sur l’incommensurabilité des religions, séparées les unes des autres par leurs jeux de langage respectifs, leurs visions du monde différentes.

Ce projet de recherche s’appuie sur les travaux des théologiens pluralistes post-libéraux comme John A. DiNoia, S. Mark Heim, S. M. Ogden, James L. Fredericks ou Paul J. Griffiths. Il s’agit de répondre aux objections qui leur sont habituellement adressées à propos de leur relativisme (lié à l’abandon d’une théorie réaliste de la vérité) et du risque de solipsisme (lié à l’insistance sur l’incommensurabilité). La métaphore culturo-linguistique de Lindbeck d’une part, et les suggestions de J. A. DiNoia en vue d’une contextualisation toujours plus large du discours religieux d’autre part invitent à penser la coexistence des religions par analogie avec la question fameuse de la traduction : qu’est-ce qui la rend possible ? quelles sont ses limites ?

Bibliographie de base

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