La question de l’existence de Dieu chez Ibn Taymiyya

Adrien Candiard

Membre de l’Idéo et doctorant en études islamiques

icon-calendar 22 mai 2018

Pour Heidegger (1889‒1976), si la métaphysique a échoué dans son projet, c’est qu’elle a identifié l’Être et Dieu, se transformant en une onto-théologie stérile. Cette description s’applique sans aucun doute à Avicenne (m. 428/1037), pour qui la preuve de l’existence de Dieu se trouve dans la nécessité qu’il y ait un terme à la chaîne des causalités. Dieu est l’Être nécessaire qui n’a pas d’autre cause que lui-même.
 
Cette preuve de l’existence de Dieu répugne à Ibn Taymiyya (m. 728/1328), non seulement parce qu’elle s’enracine dans des outils logiques humains, incapables par définition d’atteindre l’être divin, mais aussi parce qu’elle n’est valide que dans le monde clos de la logique, sans rien dire de l’existence effective de Dieu.
 
Parmi toutes les réfutations philosophiques d’Ibn Taymiyya, la réfutation d’al-Siǧistānī (m. après 361/971) dans le Darʾ al-taʿāruḍ bayna al-ʿaql wa-l-naql est particulièrement intéressante. Dans son Kitāb al-maqālīd al-malakūtiyya, al-Siǧistānī critique la définition avicénienne de l’existence de Dieu comme ‘être nécessaire’ (wāǧib al-wuǧūd) car elle fait de Dieu un être composite, il partagerait avec ses créatures le fait d’être, mais il aurait en propre d’être nécessaire. Al-Siǧistānī explique alors que l’être de Dieu n’a aucun rapport avec l’être des créatures. Ibn Taymiyya critique cette position qui revient à dire que Dieu n’existe pas, car on ne peut dire de lui ni qu’il est, ni qu’il n’est pas, ce qui est contradictoire selon les lois de la logique elle-même.
 
Cette contradiction, pour Ibn Taymiyya, repose sur une erreur que partagent tous les philosophes : ils croient que l’existence, qui n’est qu’un concept, a une existence réelle. Or l’existence, comme tous les universaux, n’existe pas en dehors de notre esprit. Il est donc vain de chercher à démontrer Dieu par une voie conceptuelle qui ne peut atteindre que des concepts sans existence réelle : il faut trouver une voie directe. Or précisément, l’homme connaît que Dieu existe grâce à une faculté naturelle innée, la fiṭra. Nul besoin de la médiation des concepts pour savoir que Dieu existe. Et si quelqu’un refuse de reconnaître que Dieu existe, c’est tout simplement que sa fiṭra est malade.
 
Le problème d’une telle solution, nominaliste s’il en est, est qu’elle est non réfutable. Quiconque remettrait en doute la pensée d’Ibn Taymiyya ne ferait que prouver que sa fiṭra est déficiente.

Pierre et Mohamed

 Adrien Candiard, Pierre et Mohamed, Paris, Éditions Tallandier, 2018, 80 pages.

Mohamed, jeune algérien de 21 ans, est venu chercher l’évêque Pierre Claverie à l’aéroport d’Oran pour le reconduire à son évêché. Retiré sur une corniche qui domine la ville, il se remémore le temps passé avec Pierre : sa joie et sa fierté quotidiennes d’être son chauffeur, leurs discussions et la naissance de leur amitié, ses doutes et ses peurs aussi, car Mohamed sait le danger à rester auprès de lui dans un pays en proie au fanatisme et à l’intégrisme…
Le 1ᵉʳ août 1996, quelques mois après l’enlèvement des sept moines trappistes de Tibhérine, Mgr Pierre Claverie, dominicain et évêque d’Oran, est assassiné avec son chauffeur Mohamed Bouchikhi. Pierre et Mohamed rend hommage à leur amitié profonde et à l’indéfectible volonté de dialogue interreligieux de Pierre Claverie.

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La conception de la vérité dans le Darʾ taʿāruḍ al-ʿaql wa-l-naql d’Ibn Taymiyya

ibn-taymiyyaSi l’histoire du concept de vérité reste à écrire, nul doute que la « période axiale » mise en avant par Karl Jaspers1 y jouerait un rôle central. Plus précisément, elle soulignerait l’apparition presque simultanée de deux conceptions de la vérité distinctes, mais qui partagent une même prétention exorbitante à l’exclusivité universelle. La science grecque se donne comme objet de distinguer le vrai du faux, quand la théologie biblique présente un Dieu vrai par opposition à tous les autres.

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Comprendre l’islam

comprendreAdrien Candiard, Comprendre l’islam. Ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien, Paris, Flammarion, 2016.

Depuis des années, nous sommes abreuvés d’informations et d’opinions sur l’islam. L’actualité tragique du monde comme les mutations profondes de la société française, tout ne cesse de pointer vers cette religion à laquelle journaux, sites Internet et émissions de télévision consacrent tant de décryptages. Pourtant, le paradoxe est là : plus on l’explique, moins on le comprend. Pourquoi peut-on dire sur l’islam tant de choses contradictoires ? Et pour connaître son “vrai visage”, comment s’y prendre ? Suffit-il de lire le Coran ? Peut-on enfin savoir si cette religion, avec son milliard de croyants, en veut vraiment à notre mode de vie et à la paix dans le monde ? Dans ce livre lumineux, qui éclaire sans prétendre tout résoudre, Adrien Candiard explique pourquoi, en ce qui concerne l’islam, rien n’est simple. Une lecture dont on sort heureux d’avoir, enfin, compris quelque chose.

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En finir avec la tolérance ?

ToléranceAdrien Candiard, En finir avec la tolérance ? Différences religieuses et rêve andalou, P.U.F., Paris, 2014, 108 p.

La place importante de l’islam dans l’Europe d’aujourd’hui vient bouleverser le modèle de tolérance hérité des Lumières, fondé sur la mise à l’écart des vérités religieuses jugées nécessairement irrationnelles. De cette tolérance, al-Andalus apparaît souvent comme le modèle : sous la conduite de penseurs rationalistes, comme Averroès, l’Espagne musulmane médiévale serait parvenue à l’harmonie entre les religions, au prix d’une séparation nette entre les croyants.
Au-delà des imprécisions historiques propres aux mythes, cette légende se trompe sur l’essentiel. Car l’Espagne médiévale est d’abord un lieu où l’on discute avec passion de la vérité des doctrines religieuses ; si l’on y dialogue, si l’on y traduit, si l’on y polémique, c’est que chacun pense avoir raison et pouvoir en convaincre l’autre.
La véritable leçon de l’Andalousie, pour nous, est peut-être là : le véritable respect ne cherche pas à gommer les différences pour parvenir au consensus. Il serait alors urgent de faire revenir les questions religieuses dans le cercle de la raison, dont on les a exclues un peu hâtivement.

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Théorie de la connaissance et polémique religieuse chez Ibn Ḥazm al-Andalusī

Adrien Candiard

Doctorant en islamologie, École pratiques des hautes études, Paris

icon-calendar 15 juin 2016

20160615_Seminaire_Adrien_CandiardLa théorie de la connaissance du théologien et juriste andalou Ibn Ḥazm (m. 456/1064) peut sembler paradoxale au premier abord. D’un côté il est un fervent défenseur du recours à la raison dans la discussion théologique et d’un autre il fait une lecture littéraliste des textes révélés et transmis.

En réalité, Ibn Ḥazm reprend à son compte la théorie de la connaissance d’Aristote, fondée sur des axiomes et sur la démonstration logique de nouvelles connaissances à partir de ces axiomes, à la différence qu’il considère le donné révélé comme des axiomes, non pas comme des connaissances qui doivent être testées par la raison.

La conséquence logique de cette théorie de la connaissance est que la preuve démonstrative est la raison elle-même, et pas son exercice, qu’il n’y a plus de différence entre la foi et la connaissance, entre Dieu et la connaissance de Dieu, et plus généralement entre la science et la simple accumulation de connaissances.

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Muḥammad ʿAbduh (1849/1905), historien du déclin de l’Islam

Adrien Candiard

Ancien élève de l’École normale supérieure, Paris

icon-calendar 16 juin 2015

CandiardMuḥammad ʿAbduh identifie dans les faits l’islam et la raison, et lui oppose la tradition conçue comme une répétition. Il est en cela héritier des Lumières et de leur prétention à avoir inventé l’unique raison universelle, ignorant la pluralité des types de rationalité.