Conférence : Prêtres et soufis
Revisiter les études catholiques sur la mystique islamique
Conférence tenue les 6 et 7 juin à l’Institut dominicain d’études orientales.
Prêtres et soufis : quelles connexions inattendues
C’est un fait : parmi les plus grands spécialistes de la mystique islamique figurent plusieurs prêtres et religieux catholiques, de Louis Massignon, Georges Anawati et Louis Gardet au siècle dernier, jusqu’à Giuseppe Scattolin, missionnaire combonien originaire de la province de Trente, décédé le 27 avril de cette année après avoir consacré toute sa vie à l’étude du poète mystique égyptien Ibn al-Fārid (1181-1235).
Presque instinctivement, sans s’appuyer sur de grandes stratégies ni sur des moyens imposants, ces religieux ont vu dans le soufisme une porte d’accès privilégiée à la compréhension de la civilisation islamique et à la rencontre avec les musulmans. Il suffit de penser à l’expérience de Christian de Chergé, prieur de Tibhirine, et à son dialogue intense avec une confrérie soufie locale, également évoqué par le pape Léon lors de sa récente visite en Algérie.
D’autre part, cet intérêt, qui s’est exprimé dans une immense quantité d’éditions critiques, de traductions et d’études, soulève plusieurs questions : est-il possible d’accéder à la spiritualité d’une autre foi tout en restant enraciné dans la sienne ? Ne risque-t-on pas plutôt de la déformer involontairement ? Où se situe la frontière entre recherche universitaire, pratique pastorale et quête spirituelle ? Et comment les musulmans, et les soufis en particulier — qui sont des millions dans le monde — ont-ils réagi à cet intérêt pour leurs doctrines et leurs pratiques ?
Le mérite d’avoir identifié cette problématique inédite et son potentiel pour une réflexion islamo-chrétienne qui dépasse les lieux communs du dialogue interreligieux revient entièrement au docteur Riccardo Paredi, Marie Skłodowska-Curie Global Fellow dans notre université. Dans le cadre du projet SEMENSUF, il a organisé le colloque Of Priests and Sufis. Revisiting Catholic Scholarship on Islamic Mysticism, qui s’est tenu au Caire les 6 et 7 juin derniers. L’Institut dominicain d’études orientales (IDEO), lieu majeur de l’étude catholique de l’islam depuis l’époque de son premier directeur, Georges Anawati, était partenaire de l’initiative. Anawati avait été invité à plusieurs reprises à l’Université catholique pour des conférences et des cours, dont l’un fut ensuite publié dans un volume de Vita e Pensiero. « Comment ce dialogue mystique, s’est demandé le père Emmanuel Pisani, actuel directeur de l’IDEO et responsable de la chaire Anawati, a-t-il coloré la réalité du dialogue islamo-chrétien ? Comment agit-il dans la vie d’un prêtre, dans sa prédication auprès de sa communauté, dans la faculté où il enseigne ? »
Le « catholique musulman » et son réseau
Comme il est naturel, l’une des expériences les plus étudiées fut celle de Louis Massignon, l’orientaliste français revenu au christianisme lors d’un séjour en Irak en 1908. La bouleversante « visite de l’Étranger », comme Massignon voulut toujours appeler son expérience mystique, le poussa à accomplir une véritable révolution copernicienne : étudier l’islam non plus dans sa phénoménologie extérieure, selon une approche positiviste, mais de l’intérieur de sa spiritualité, en s’appuyant sur la catégorie de l’hospitalité sacrée. Car, selon ses propres mots, « pour connaître l’autre, il ne faut pas l’annexer à soi, mais devenir son hôte ».
Dans cette aventure existentielle, Massignon attribua un rôle essentiel — peut-être disproportionné par rapport à son importance dans le soufisme islamique — au mystique al-Hallāj, condamné à mort à Bagdad en 932. Ordonné prêtre catholique selon le rite melkite vers la fin de sa vie, Massignon rassembla autour de lui un grand nombre de disciples, chrétiens et musulmans, qui contribuèrent à façonner l’histoire intellectuelle du XXe siècle, au Moyen-Orient et au-delà. Parmi eux figurait notamment l’Iranien ‘Ali Shariati, l’un des idéologues de la révolution islamique de 1979, qui tira précisément de Massignon les notions de souffrance rédemptrice et de martyre, tout en les transposant du plan théologique à celui de l’action politique.
Tout aussi marquantes que le parcours du « catholique musulman » — surnom que Pie XI donna à Massignon — furent d’autres trajectoires intellectuelles et humaines, comme celle du franciscain marocain Mohammed ‘Abd al-Jalīl. Arrivé à Paris pour réfuter le christianisme, il fut baptisé quelques années plus tard sous le nom de Jean-Mohammed, comme pour souligner la double fidélité d’une conversion qu’il voulut toujours lire dans la continuité des valeurs religieuses reçues dans son pays natal.
Sans oublier des expériences plus récentes, telles que celle d’Henri Teissier, archevêque d’Alger durant les années noires du terrorisme islamiste ; de Thomas Michel, jésuite qui enseigna pendant de nombreuses années en Turquie en se confrontant à la pensée de Said Nursi ; ou encore de Liberius Pieterse, missionnaire néerlandais au Pakistan, à qui l’on doit une version ourdoue de la Bible riche en résonances soufies. Le pape François lui-même a inséré une citation d’un mystique musulman, ‘Alī al-Khawwās — enterré, entre autres, à quelques centaines de mètres de l’IDEO — dans son encyclique Laudato si’, probablement une première absolue pour un texte du magistère.
Contrairement à l’idée selon laquelle la question de l’islam ne serait apparue dans la réflexion européenne qu’au cours des dernières décennies, le colloque a ainsi montré qu’elle occupait déjà une place de premier plan dans le catholicisme français de l’entre-deux-guerres. À tel point que des figures comme Jacques Maritain, Marie-Dominique Chenu, Paul Claudel et Giovanni Battista Montini, le futur Paul VI, furent elles aussi impliquées dans la tentative d’élaborer une compréhension renouvelée de l’islam, dépassant les polémiques traditionnelles.
Réception créative
Et comment les musulmans ont-ils, de leur côté, réagi à cet intérêt ? Plusieurs interventions ont exploré cette seconde dimension, fournissant de nombreux exemples de réception créative, comme le cas d’Henri Corbin. Premier traducteur français de Heidegger, disciple de Massignon et converti à l’islam, Corbin prit pour modèle de son projet intellectuel le dessein d’Étienne Gilson de redonner vie à une philosophie chrétienne médiévale.
La réception de Massignon sur les rives du Nil fut également très importante : ‘Uthmān Amīn, Abū l-‘Alā’ ‘Afīfī, Mustāfā Hilmī et d’autres intellectuels donnèrent naissance à une école égyptienne, toujours vivante aujourd’hui, qui vise à retrouver la philosophie néoplatonicienne alexandrine en la relisant à travers le prisme de l’islam et de la philosophie illuminative de type mystique développée à partir d’Avicenne.
Mais le colloque du Caire ne s’est pas limité au passé, même récent. Dans son intervention, Ahmad Hasan Anwar, principal disciple du père Scattolin en Égypte, a raconté comment sa recherche universitaire et spirituelle avait été marquée par sa rencontre avec le missionnaire italien, par la rigueur de sa recherche philologique, mais aussi par la profondeur de sa philosophie religieuse.
C’est probablement l’alliance entre rigueur académique et implication existentielle transmise par ces figures qui a profondément touché la centaine de participants, parmi lesquels de nombreux professeurs et étudiants de la proche université islamique d’al-Azhar. Ils ont animé d’intenses séances d’échange et de confrontation.
Pour moi aussi, personnellement, en tant que superviseur du projet SEMENSUF, l’événement du Caire a été plus qu’un colloque réussi. Lorsque, à la fin des travaux, Amr Saleh, professeur à la faculté des langues de l’Université d’al-Azhar, m’a conduit à visiter certains sanctuaires soufis conservés dans la Cité des morts du Caire, dont celui d’Ibn al-Fārid, le « sultan des amants » étudié par le père Scattolin, j’ai senti que la rencontre intellectuelle s’était transformée en proximité spirituelle.
Martino Diez
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